La lettre de Umanz : ✍️ Slopitalism
Je crois qu’avancer en âge c’est être capable d’examiner des pensées que l’on a peur de penser.
Parmi celles-ci, je m’interroge sur l’état de plus en plus dégradé du capitalisme tardif. Celui que les anglo-saxons appellent, avec une pudeur de violette, le Late-Stage Capitalism.
Et je ne suis pas le seul à m’interroger et me porter à son chevet à l’heure où des indices spéculatifs existent déjà sur la si bien nommée Degen Economy.
Avec le recul, du “Cloud Capital” décrit par Yánis Varoufákis au Capitalisme de la finitude d’Arnaud Orain (lire à ce sujet le remarquable essai de Rémi Carlioz) nous disposons d’abondants signaux qui pointent notre lent glissement vers un slopitalisme ambiant.
Je décrit le Slopitalisme comme la combinaison inédite de l’hypercapitalisme financier, de la Big Tech et de l’IA dans une économie dystopique décorrélée des actifs réels et de l’homme.
Un GTA x Ready Player One × Mad Max x Blade Runner × Body&Soul (le film de 1947).
Une économie surréaliste portée par des acteurs surréalistes.
Une économie capable, tout à la fois, de distordre le réel et ses futurs consommateurs.
L’humain et l’agent économique que je suis ont toujours été totalement interloqués face à cette forme de capitalisme extrême capable de détruire ses propres clients.
Mais, quand, en 2026, plus de la moitié d’une génération préfère passer sa vie sur des sites de gambling et de trading plutôt que de rentrer dans le circuit économique classique, je m’interroge : à quel niveau de Fuckedupitude sommes nous ?
Deux auteurs ont récemment ajouté une couche d’interprétation à ce capitalisme mutant, générateur d’abstractions hors-sol. Et surtout sur son étrange désir de fuir l’humain.
Ils l’appellent Exocapitalism et leur thèse m’a intrigué.
J’observe depuis quelques mois la montée en puissance des Prediction Markets et je constate que cet forme aigue d’exocapitalisme augmenté à l’IA est prêt à dévorer le cerveau d’une partie de nos enfants.
L’agenda du CEO de l’un des fleurons des Prediction Markets, Kalshi, aurait été risible dans une mauvaise série Z il y a quelques années. On l’aurait représenté en train de caresser un chat au colier de diamant.
Aujourd’hui il est juste glaçant :
“La vision à long terme consiste à tout financiariser et à transformer toute divergence d’opinion en actif négociable.”
Sa société, une architecture de gambling sur le réel vaut actuellement 11 milliards de dollars.
Slopitalism phase I : l’Exocapitalisme
Le capitalisme est-il en train d’atteindre une autre dimension et s’affranchir de l’économie réelle ?
Et des hommes ?
Exocapitalism, Economies with absolutely no limit est une réflexion radicale sur l’évolution du capitalisme à l’ère numérique. Ses auteurs, Marek Poliks philosophe, spécialiste de l’intelligence artificielle et du deep learning et Roberto Alonso Trillo, analyste culturel et artiste, montrent comment, dans cette version ultime du capitalisme tardif, le capital n’est plus simplement un outil au service de l’humain, mais s’est autonomisé dans des abstractions permises par la technologie.
En Exocapitalisme, le capital ne dépend plus de la production ou du travail humain, il se régule lui-même, se reproduit et se développe indépendamment.
Il est généré dans une dimension totalement détachée des anciens moyens de production. Dans les mots des auteurs, il fait preuve d’une “indifférence totale à l’échelle humaine.”
Des capitaux qui scalent…de plus en plus hors sol
L’Exocapitalisme est la troisième phase du capitalisme après le capitalisme industriel et le capitalisme des services. Et c’est précisément l’infrastructure technologique actuelle, le Cloud Capital tel que le décrit Yánis Varoufákis qui a permis à ce capitalisme littéralement hors-sol d’émerger.
Dans ce monde les GAFAM ont encapsulé la réalité dans leur datacenters à une échelle et une vitesse inaccessibles à la compréhension humaine.
C’est notamment AWS d’Amazon qui est devenu, de facto, la couche logicielle indispensable et dématérialisée permettant la transformation de toutes les entreprises en abstractions logicielles, en fintech aspirationnelles ou un hybride des deux.
Les auteurs décrivent ainsi dans leur livre la transformation des grandes compagnies aériennes en sociétés de fuel-edging (arbitrage de kérosène) ou la transformation de Starbucks en une couche d’abstraction marketing et technologique, une app sous fond de système de récompense et de points englobant une activité sous-jacente de chaînes de café.
Leur thèse : la plupart des fleurons Exocapitalistes : BlackRock, Citadel mais aussi Salesforce, Robinhood, DraftKing ou encore DoorDash ne sont intéressées ni par les hommes (le travail n’est plus qu’une “variable de prix arbitrée par des protocoles”), ni par la fourniture de biens et services mais bien par la recherche du bouton de génération de capital infini.
Un Capitalisme Alien
Car l’Exocapitalisme a cessé d’être anthropocentrique et agit comme un virus. Ses capacités et sa souplesse sont infinies. Il génère ses propres règles et infrastructures immatérielles pour se détacher de l’économie réelle. Sous nos yeux impuissants il opère en ce moment même, la transformation “prédatrice” de tout en surfaces de pari. Les succès de Polymarket et de Kalshi, encore mal compris en France, sont peut-être les formes les plus récentes de cette branche d’Exocapitalisme transformé en gambling.
Ce nouveau capitalisme est une structure alien qui gouverne et se métamorphose en un système autonome. Il est épaulé par un enchevêtrement d’agents et de sous-traitants responsables du last mile des sociétés Exocapitalistes qui ne souhaitent pas se salir les mains (il s’agit même parfois d’acteurs para-étatiques). Le but de ces agents secondaires, qui vivent comme des poissons pilotes, libérer les architectures exocapitalistes de toutes obligations légales (p-e: à Berlin embaucher les livreurs de repas en les faisant venir dans des universités factices avec de vrais visas étudiants).
En cela, l’Exocapitalisme est une rupture fondamentale avec les grilles d’analyse de l’économie marxiste centrée sur le travail et la production. Sa valeur se crée dans l’arbitrage à l’échelle planétaire. Comme l’expliquent les auteurs, l’Exocapitalisme est désormais un capitalisme de stochastique et de pari qui n’a plus rien à voir avec le monde du travail des livres d’économie classiques.
En Exocapitalisme, tout est tokenisé et toutes les entreprises “veulent devenir une banque”. C’est aussi pourquoi les mécanismes économiques (et politiques) traditionnels sont insuffisants pour penser ce qui se joue aujourd’hui sous nos yeux.
Il faut de nouveaux outils conceptuels pour les contrer ou les mitiger à commencer par une refonte des projets de revenu universel.
Car l’exo capitalisme est une forme mutante qui vise des échelles supra-humaines — mondiales, algorithmiques, infrastructurelles. Le prix, la volatilité, l’arbitrage deviennent les vecteurs nativement non humains par lesquels le capital se développe et se détache de toute contrainte.
Lift, Fold et Drag les trois mamelles de l’exocapitalisme
L’exocapitalisme opère autour de 3 concepts radicaux :
1- Lift traite de la libération ou du «soulèvement » du capital de la matière vers l’abstrait, de la consommation vers l’auto-génération de valeur.
Le capital levé (lifted) génère de la valeur non pas via le travail direct mais par des plateformes, des effets réseau, des algorithmes. En bref, des formes légères, agiles, abstraites et immatérielles.
Et lorsque ce capital fonde des entreprises, Il tend à vouloir les transformer en abstractions financières “comme les points de fidélité, les tokens ou les dérivés qui déconnectent la valeur de tout ancrage tangible.” Cette élévation (lift) permet une fluidité maximale des capitaux.
2- Fold : illustre le déploiement et la répétition récursive “à l’échelle” de ces entités, une fois que les modèles à sous-jacents logiciels et financiers ont trouvé leur répétabilité et leur vélocité.
3- Drag : explore la traction, la dynamique d’extraction que le capital exerce : comment des systèmes attirent des ressources rares (temps, attention, données) dans des architectures systémiques de financiarisation et de tokenisation..
Et les services publics et étatiques n’échappent pas au vortex de l’Exocapitalisme. Ils sont de plus en plus digitalisés et sous-traités à des sociétés privées. Un phénomène que les auteurs décrivent comme un second niveau d’abstraction par rapport à l’économie réelle.
L’inquiétude des auteurs ? Que dans cette économie irrégulable et en abstraction avancée, le revenu universel soit remplacé par une gigantesque app de gambling ou de high frequency trading à l’échelle mondiale. Nous n’en sommes pas loin : l’hypergambling dévore en silence les jeunes mâles occidentaux.
Car l’exocapitalisme ne s’arrête pas aux infrastructures ou aux plateformes : il vise désormais les cerveaux, les corps, l’attention et les moments.
In fine, il pose une question cruciale et urgente : comment faire la différence demain en tant qu’humain, après le mariage forcé (et accéléré) de l’exocapitalisme et des LLM.
Et avec quelle agentivité ?
Souviens toi de ton futur avec suffisamment de précision pour ne pas le pleurer plus tard.
Il arrive un moment où la vie cesse d’être une promesse et devient une urgence.
Un moment où tu vois, sous tes yeux, la nostalgie et le futur se disputer ton présent.
Un moment où la vie, après t’avoir porté te demande de pointer une direction.
Un moment où après avoir été une addition elle devient une soustraction.
Un moment où elle t’agrippe et te dit : “vis tu par défaut ou par choix ?”.
Un moment où elle te demande d’arrêter d’être un spectateur et te met au pied du mur.
Un moment où tu choisis de ne plus la rêver.
Un moment où tu comprends que repousser l’essentiel, c’est choisir le superflu.
Un moment où tu poses un Second Act. Découvrez Second Act, mon cabinet de coaching et de transition de vie, un passeport de sérénité pour la deuxième partie de vie.
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Le livre : Selfpressionnisme par Marie Dollé
Il est dommage que je n’ai pas filmé Marie quand elle est venue présenter son livre, il ya deux jours, dans mes bureaux : tout le Selfpressionisme était là. Incarné.
Il y a des concept qui ont du sens et des concepts qui ont de l’avenir. Le Selfpressionnisme (un néologisme formé de soi et d’expressionnisme) est une idée riche. Elle coche deux cases. Elle a des racines et des ailes. Des questions et des réponses.
La lecture urgente de Selfexpressionism nous rappelle que la beauté fragile du travail du créateur est tout autant destinée à notre public qu’à nous même. Il porte aussi une interrogation et des réflexions lumineuses sur l’avenir de humain avec l’IA. Il laisse enfin entrevoir la voie, perdue, de l’homme non-mécanique.
Le livre est aussi biologique, il contient des multitudes d’idées (Sisu, naïveté d’après, entropie croisée, espace latent, numérique sensible) et des respirations. Il vous féconde. Ne vous y trompez pas, c’est un livre long qui laisse une trace durable.
In fine, Selfpressionnisme est une lecture qui déplace et une magnifique démonstration. Il dit notre besoin d’inattendu, de création et d’art. Il dit notre nécessité d’être.
C’est pour cela que c’est un mouvement.
Et parce qu’en ces temps machinaux aucun de nos gestes n’est anodin, si vous le pouvez achetez le livre ICI.
Les Screenthoughts de la semaine
Overthinking : ne passez pas trop de temps sur cette pensée
L’arche Vs la pluie
L’autre forme de sagesse
Signe des temps et temps des signes
Comme je l’explique depuis des années : la tension Optimisme-Pessimisme est un spectre :
Pour en finir avec Noël, cette remarque parfaite de Tom Goodwyn :
“Le Sapin de Noël c’est comme un bateau. Les deux meilleurs moments c’est quand on l’achète et quand on s’en débarrasse.”
Premium futility : mais Qwaaaaa ! OMG ! Tu n’a pas entendu parler de l’or marron.
Fuckedupitude, le retour. Vous ne l’attendiez pas et pourtant : voici, l’automatisation du gourou ou la spiritualité générée par intelligence artificielle.
C’est tout pour cette semaine, je vous retrouve la semaine prochaine avec le retour de nouvelles Idées Qui Murmurent (IQM).
D’ici là, gardez le cap. 🧭
Waloyo Yamoni, nous surmontons le vent.
Cette newsletter est avant tout un projet de coeur. De nombreuses personnes et sociétés me demandent souvent : comment travailler ensemble ? La première : “Second Act”, mon cabinet de coaching spécialisé en accompagnement des transitions pro ou perso. Vous pouvez également me solliciter pour des Keynotes en entreprise sur les Soft Skills élégants: le sens du futur, les secrets de l’audace, la curiosité, l’esprit du débutant, l’émerveillement, l’impact, la loyauté, l’art de la conversation etc. Ainsi que des ateliers et séminaires exclusifs pour les comités de direction. Je garde également une activité de conseil en positionnement et en identité d’entreprise issue de mes anciennes activités chez Google, Reuters et Dow Jones. Elle me permet de produire, pour les marques et les entreprises, des positionnements ou des contenus uniques, aussi différenciés que des guitaristes punks dans un orchestre de mariachis.











Passionnant à lire. Mais je m’interroge : l’exocapitalisme serait moins une mutation du capitalisme qu’une fin de l’hypocrisie sur sa nature réelle ? Je prends l’exemple du retail, qui a toujours pleuré sur ses petites marges de bas bilan - alors que ce sont en fait en arrière-plan des foncières, assez solides.
Brilliant. Merci Patrick.