Chers gens longs,
Très heureux d’avoir pu discuter avec tant de personnes à haute densité humaine lors du Meetup Umanz de vendredi soir dernier. Comme dirait Albert Camus à René Char : comme on se sent beaucoup tout d'un coup à être enfin quelques‐uns.
Petite note aux lecteurs hors de paris, en Suisse ou en Belgique, j’en referrai d’autres à la rentrée en visio.
Serez-vous étonné si je vous dis que l’essai d’aujourd'hui m’a été inspiré par un ami ? Un de ces gens longs qui ensoleillent mon existence.
Nous avions rendez-vous près d’Opéra, j’étais en retard. Il m’a dit avec son humour habituel : tu as pris un rallongis ?
L’expression est restée. Plus tard, après mes années performatives, elle devait me permettre de faire un étrange joins-les-points, une étrange imprévidence comme je la nomme entre plusieurs phrases qui se sont télescopées à quelques années années de distance :
Il y a celle là de José Bergamin :
« Celui qui se contente de chercher la sortie ne peut comprendre le labyrinthe et, même s’il la trouve, il sortira sans l’avoir compris. »
Et celle de Nahman de Bratslav qui m’accompagne chaque jour et qui sert d’ouverture à l’essai d’aujourd’hui.
« Ne demande ton chemin à personne, tu risquerais de ne plus pouvoir te perdre. »
Ce grand rallongis, je vous en parle tout de suite.
Un grand rallongis
Je me souviens plus jeune, pendant mes études, avoir pris tous les samedis matins un cours de lecture rapide qui me permettait de lire un livre de 250 pages en deux heures. Plus tard j’ai appris qu’une méthode Coréenne encore plus performative permettrait même de lire un livre en moins de 45 minutes.
Je savais lire vite, mais j’avais perdu une merveille essentielle, le plaisir de lire. L’extase de lire lentement.
Les gens cherchent en permanence un petit raccourci, un truc, une méthode rapide. Hack Your Life, nous enjoignent les ravis de la crèche de la Silicon Valley et de la Hustle Culture, spécialistes en piratage de cerveaux. Mais s’il y a bien quelque chose que je porte au firmament, et c’est un conseil que je distille régulièrement dans mon cabinet Second Act, c’est la capacité de faire les choses lentement. “Avec une lenteur de nuage” dirait Bobin.
La question à méditer :
De quelle perte s’habille ton gain de temps ?
Nous passons la première partie de vie à chercher des raccourcis. La seconde partie de vie nous invite à pénétrer dans le monde de la merveille et de redécouvrir la magie des rallongis.
Il y a dans le film Baraka une scène exceptionnelle d’un moine dans l’agitation des rues de Tokyo qui marche lentement, chacun de ses pas dure un siècle.
Au fil des années, je me suis pris à envier cette personne. Cette capacité à sentir chaque pas est devenu l’essence d’une autre façon de découvrir le monde et de déchirer le voile de ce que la performance nous murmure en permanence : tu es insuffisant, tu es insuffisant, tu es insuffisant.
J’ai appris récemment que la vitesse moyenne de l’homme s’est accélérée de 15% dans les grandes villes entre 1980 et 2010. Quelle performance fabuleuse ! Mais pourquoi ?
À quoi cela sert-il d’arriver plus vite, pour arriver nulle part ?
“Il y a deux siècles, il fallait cinq ans pour qu’un cochon atteigne le poids de 58 kilos ; aujourd’hui, il fait son quintal en six mois et il est massacré avant même d’avoir perdu ses dents de lait. Le saumon d’Amérique du Nord est génétiquement modifié pour grossir quatre à six fois plus vite que la moyenne. Le petit exploitant est remplacé par la ferme industrielle qui débite à grande vitesse une nourriture peu onéreuse, abondante et standardisée.” nous rappelle Carl Honoré dans son éloge de la lenteur.
Mais pourquoi ? Pourquoi ? Car la vertu essentielle du capitalisme à l’âge du slopitalisme est de nous glisser à l’oreille : pas assez, pas assez. plus vite, plus haut.
C’est le triomphe d’Insuffisance Inc.
Mais les premières craquelures apparaissent, les gens comprennent aujourd’hui que la “performance” est devenue le masque invisible de la consommation. On parle de plus en plus de #postperf. La tendance #postperf interroge notre monde où l’efficacité est devenue extraction. Un monde où foncer sans regarder le paysage, nous amène plus vite dans le mur.
Je pense que l’on devrait avoir juste l’efficacité de marché qu’il est nécessaire. Car chaque chose de valeur dans la la vie humaine se situe dans le royaume de l’inefficacité : l’amour, la famille, le lien, la communauté, la culture, les vieilles habitudes, les chaussures confortables”
Edward Luttwak
Car la lenteur, comme l’involonté, comme l’inutilité, comme l’ennui nous murmure quelques paroles oubliées : savoure, ralentis, écoute, regarde, rêve.
Ces talents de l’âme portent une leçon éternelle. La leçon mystique de l’arbre détaché de ses fruits.
C’est l’éternelle leçon de Ionesco :
Regardez les gens courir affairés, dans les rues. Ils ne regardent ni à droite, ni à gauche, l’air préoccupé, les yeux fixés à terre, comme des chiens. Ils foncent tout droit, mais toujours sans regarder devant eux, car il font le trajet, connu à l’avance, machinalement. Dans toutes les grandes villes du monde c’est pareil. L’homme moderne, universel, c’est l’homme pressé, il n’a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art; et un pays où l’on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit; où il n’y a pas l’humour, où il n’y a pas le rire, il y a la colère et la haine.”
Au final, la grande leçon du grand rallongis est de nous permettre de nous affranchir du temps utile, du temps des horloges. Convoquer le temps magique du “Once upon a time” qui comme nous le rappellent les spécialistes des contes de fées ne signifie pas simplement “il était une fois” mais il était une fois au-dessus du temps…
Et parfois, en dehors du temps.
Lire également TS;DT too short, didn’t think ou le retour du profond.
Devenir ce que quelqu’un a imaginé pour nous, ce n’est pas la liberté, c’est hypothéquer notre vie contre la peur des autres.
Deborah Levy
Il y a une gigantesque déconnexion à l’œuvre dans la société. On nous dit qu’il y a un agent IA pour ça, une app pour ça, une pilule pour ça, une posture de yoga pour ça, mais la vérité c’est que nous n’avons pas mis à jour nos outils intérieurs de décision, de fabrication du sens et de connaissance de soi en deuxième partie de vie, y compris au travail, face à une société et des phases de vie qui ont radicalement changé.
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Découvrez également le Parcours Edge à destination des dirigeants.
Les Screenthoughts de la semaine
Qu’est-ce qu’une vie engagée
Le succès des heures invisibles
Les moments font les années
Signe des temps et temps des signes
Cette pensée de l’artiste Emily Segall flotte encore dans ma tête : actuellement il y a deux types de personnes: ceux qui sont “narativement en guerre” (NDLR 90% des gens autour de moi) et ceux qui sont “narrativement sans domicile fixe.” En bref, les fameux “ceux qui”, les gens longs et les amateurs de nuances qui contemplent le monde avec cette légère oscillation de la tête.
Bobin est interrogé en 2009 par un journaliste sur son écriture habitée par l’enfance même si il écrit qu’il n’a aucun souvenir de la sienne…
Réponse de Bobin : “Vous voyez en vous entendant parler j’ai compris quelque chose si je n’ai pas de souvenir de mon enfance c’est qu’elle n’est pas terminée.”
Le Burnout des vacances existe bel et bien. J’ai découvert, cette phrase chez le psychanalyste Christian Richomme : “Les vacances ne créent pas les difficultés du couple. Elles révèlent une fatigue émotionnelle accumulée tout au long de l’année. Beaucoup de couples arrivent en vacances avec des batteries affectives déjà déchargées.”
Be unsloppable my friend. Il y a un an j’avais lancé ce mème par plaisanterie :
Voici la version de la même idée par le légendaire Kevin Kelky, fondateur de Wired :
« Le but de votre vie devrait être de devenir la personne la plus improbable possible. Votre trajectoire, votre caractère, votre vie devraient être la version la plus invraisemblable, la plus inattendue, la moins prévisible que vous puissiez façonner. Les vies improbables comptent moins de concurrents, offrent des récompenses plus uniques et sont plus difficiles à remplacer par des IA, puisque les IA se nourrissent de ce qui est prévisible. »
Lue chez Packy McCormick cette phrase pas si anodine : “En 1948, dans son article - Une théorie mathématique de la communication - Claude Shannon, fondateur de la théorie de l’information et inventeur du mot « bit », a prouvé mathématiquement que l’information est une surprise. Plus un message est prévisible, moins il contient d’information.”
En bref, restez imprévisibles, incalculables dirait Jean-Yves Lemoine.
Je vous retrouve la semaine prochaine avec le dernier numéro avant les vacances qui sera consacré aux plus beaux textes sur l’été.
D’ici là, gardez le cap 🧭.
Waloyo Yamoni, nous surmontons le vent.
Cette newsletter est avant tout un projet de coeur. De nombreuses personnes et sociétés me demandent souvent : comment travailler ensemble ? La première : “Second Act”, mon cabinet de coaching spécialisé en accompagnement des évolutions pro ou perso. Vous pouvez également me solliciter pour des Keynotes en entreprise sur les Soft Skills élégants : le sens du futur, les secrets de l’audace, la curiosité, l’esprit du débutant, l’émerveillement, l’impact, la loyauté, l’art de la conversation. Ainsi que des ateliers et séminaires exclusifs pour les comités de direction. Je garde aussi une activité de conseil en positionnement et en identité d’entreprise issue de mes anciennes activités chez Google, Reuters et Dow Jones. Elle me permet de produire, pour les marques et les entreprises, des positionnements ou des contenus uniques, aussi différenciés que des guitaristes punks dans un orchestre de mariachis.











merci pour la citation
et Umanz est décidément toujours et délicieusement d'une grande inefficacité signifiante !
Merci Patrick... je pense que je viens de trouver une nouvelle explication à ma détestation ses notes de synthèse, exercice imposé pendant mes études... ;) Quand on aime développer - que ce soit des pellicules, des histoires, des gens - il faut savoir être en phase avec le temps que cela demande... Quant aux raccourcis, ils peuvent être dangereux... notamment pour tromper la compréhension d'une situation... mais aussi parce que leur recherche, comme David Vincent avant nous, pourrait nous faire découvrir que Les Envahisseurs sont déjà parmi nous ;)